Sortie des catacombes, le regard assombri par
des centaines de cadavres réduits en poussière, je calque mes enjambées sur la
foule de touristes dans laquelle j’avais pris place un peu à contrecœur. Mon
frère voulait absolument assouvir son penchant pour le morbide durant notre
week-end pèlerinage à Rome, ville des anciens. Le passage de la lumière aux
ombres, je l’avais aussi accepté. Tout comme je m’étais laissé embrigader dans
ce séjour à la recherche du bijou de famille. Une opale montée en bague d’or
blanc par un illustre dessinateur de bijoux milanais il y a plus d’un siècle.
Après avoir passé 130 ans dans la famille et avoir été transmises de fille en
fille au fil des générations, un mauvais mariage avait malencontreusement mis
un terme à son appartenance à ma famille.
J’acceptais tout, je ne pouvais pas résister
bien longtemps à ses lubies. Il était mon frère et le lien du sang était devenu
le lien de ma folie acceptative. Il était mon bourreau, mon remède et mon
petit. Pour lui, je m’étais fait tatouer son nom en sanskrit dans le bas du dos
à gauche. Au creux du rein sacrifié sur l’autel de la fraternité.
La lumière de la mi-journée, directe et bleue,
joue avec mes pupilles, pille les restes de noir et éblouit mon visage. Un
rayon persistant se pose dans mes cils et les couleurs du prisme impriment une
autre dimension à la rue.
J’attends Louis, il doit sûrement tailler une
bavette avec une jeune touriste anglaise. On dit qu’elles sont faciles et
qu’elles aiment s’amuser. Et lui, il a faim. Il me l’a dit hier quand il m’a
attirée dans ses bras. Quand ses doigts ont brûlé la peau de ma gorge, quand
ses paumes ont réchauffé mon cœur au contact de la naissance de mes seins.
Quand, docile, tourmentée mais acceptante, je l’ai laissé aller plus loin. Et
faire de moi, encore une fois, sa sœur impudique, perverse et esclave de ses
pulsions demi-incestueuses. Je suis à sa merci et je ne peux lui dire non. Je
ne suis pas malheureuse, je l’aime. Alors, quand il décide de s’envoyer en
l’air avec ces filles, je ne suis pas jalouse. Je l’aime. C’est mon frère de
demi-sang et c’est mon rein gauche qui le fait vivre.
-
Elise, voici Hilary. Elle
est en vacances avec son frère aussi.
-
Enchantée !
-
On se disait qu’on pourrait
se retrouver ce soir pour aller manger. Qu’en dis-tu ?
Il plonge son regard et sonde mon humeur. Il le
sait, il en a besoin, il veut connaître mes pensées et n’arrêtera jamais de me
fouiller. Du coup, l’idée d’éviter une nouvelle soirée avec Louis, seule, après
hier, me soulageait. Alors, l’allure enjouée et débile de sa nouvelle prochaine
conquête m’importait peu.
-
D’accord !
J’ai laissé Louis avec Miss ‘Je respire le sexe’
pour boire la tasse dans les rues de Rome, y acheter quelques souvenirs parlant
italien, manger une glace affreusement calorique sur la Piazza Navona, regarder
les touristes passer. Sentir les arômes laissés par les coulées de glace
oubliées sur mes genoux. Sentir la moiteur de cet après-midi de juillet glisser
entre mes cuisses, ma nuque et mettre mal à l’aise mes aisselles. Laisser le
soleil faire son œuvre, embellissant mes épaules.
-
Je m’appelle Gianni et
vous ?
« Oh ! Non ! Encore un des ces
mâles que la chaleur a mis en rut ! » se dit-elle.
-
Bonjour ! Désolée mais
j’aimerais rester seule.
M’attendant à une réplique cinglante et
machiste, je fus surprise en entendant :
-
Je comprends. J’aurais
d’ailleurs dû y penser. Au revoir !
Je restai choquée, interloquée, dépitée. Il
s’éloignait déjà, la démarche comme résignée. Et ce qui m’étonne encore plus,
c’est qu’il n’avait même pas, comme d’habitude, ils font, abordé d’autres
jeunes femmes esseulées, liseuses, pensives ou grignoteuses.
J’avais longtemps hésité entre un jean et une
jupe couleur de mangue mûre. Mais je pense avoir fait le bon choix quand le
portier de l’hôtel a laissé glisser une fraction de seconde, un sourire sur mes
jambes légèrement empruntes de mélanine.
Dehors, l’air du soir me laisse respirer les
effluves des restaurants à touristes. Je ferme les yeux un moment et savoure
mes dernières minutes de tranquillité avec moi. Louis ne va pas tarder à
descendre, parfumé et irrésistible.
-
Bonjour Elise !
Je me retourne et me retrouve nez à nez avec cet
étranger, à nouveau !
-
Mais… !
-
Il faut que vous veniez
avec moi. Vous pourriez me faire confiance ?
-
Mais … ! … !
« C’est vraiment bizarre, un satyre ?,
un voleur de jupes mangue mûre ? ». Elise se questionne.
-
J’attends mon frère. Mais
que me voulez-vous enfin ? Pourquoi vous me suivez ? Pourquoi je vous
ferais confiance ?
-
Votre frère ne doit pas
savoir, il n’est pas bon pour vous. Et vous le savez ! Venez avec
moi ! J’ai un message de votre père.
-
Quoi ?! Mais !!
Là, j’avoue, je flippe. Ville étrangère,
obsession d’un frère, curiosité maladive.
-
Bien ! Je viens avec
vous !
Je suis Gianni, le cœur aux tempes, l’erreur
dans l’estomac. En silence, ils marchent, s’engouffrent dans de petits
passages. En silence, alors qu’il faudrait dire…
Arrivés devant une porte, Gianni sort un
trousseau, insère le morceau de métal mémoire et ouvre. Latino-galant, il
m’invite à entrer et me succède. Une pièce blanche de la grandeur d’une salle
de bal des temps passés. Une porte dans le fond. Il ne manque plus que le lapin
blanc d’Alice, me dis-je. Je suis Gianni et entre dans la deuxième pièce. Un
boudoir, des coussins, une petite commode, un comptoir, des croquis de bijoux
tapissent les murs. Splendide, intime, luxuriant. Gianni se dirige vers le
comptoir, passe derrière et m’invite à m’avancer. Il me présente un coffret de
bois noir.
-
Elle vous revient.
-
Qu’est-ce que …
J’avais ouvert. Et mes yeux aussi d’ailleurs.
Tout grand ! Sous mes doigts, l’objet que je pensais être l’aiguille
introuvable dans la botte de l’Europe, sous mes doigts. Je touchais la bague et
elle était pour moi.
-
Mais comment
savez-vous ?
-
C’était prévu. Vous alliez
venir. Votre père me l’avait dit.
-
Mon père ? Mais je ne
le connais même pas.
-
Lui, si. Mais de loin,
c’était son choix.
-
Il avait pris la bague.
C’était lui ?
-
Oui.
-
Mais pourquoi ?
-
Il vous a laissé une
lettre.
A 300 mètres d’altitude, je repousse la main de
Louis, l’empêche de me prendre le genou et de remonter intimement. Je le
repousse. Pour la première fois. Je sais que c’était mon dernier voyage avec
lui.
A Marseille, je pourrai lui expliquer que je
fais mes bagages pour emménager définitivement à Rome, pour m’éloigner de lui,
pour retrouver un étranger, pour porter la bague ancestrale et l’empêcher, lui,
Louis, de me rendre mal.
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