samedi 19 juillet 2014

Non, je n'accepte pas


Sortie des catacombes, le regard assombri par des centaines de cadavres réduits en poussière, je calque mes enjambées sur la foule de touristes dans laquelle j’avais pris place un peu à contrecœur. Mon frère voulait absolument assouvir son penchant pour le morbide durant notre week-end pèlerinage à Rome, ville des anciens. Le passage de la lumière aux ombres, je l’avais aussi accepté. Tout comme je m’étais laissé embrigader dans ce séjour à la recherche du bijou de famille. Une opale montée en bague d’or blanc par un illustre dessinateur de bijoux milanais il y a plus d’un siècle. Après avoir passé 130 ans dans la famille et avoir été transmises de fille en fille au fil des générations, un mauvais mariage avait malencontreusement mis un terme à son appartenance à ma famille.

J’acceptais tout, je ne pouvais pas résister bien longtemps à ses lubies. Il était mon frère et le lien du sang était devenu le lien de ma folie acceptative. Il était mon bourreau, mon remède et mon petit. Pour lui, je m’étais fait tatouer son nom en sanskrit dans le bas du dos à gauche. Au creux du rein sacrifié sur l’autel de la fraternité.

La lumière de la mi-journée, directe et bleue, joue avec mes pupilles, pille les restes de noir et éblouit mon visage. Un rayon persistant se pose dans mes cils et les couleurs du prisme impriment une autre dimension à la rue.

J’attends Louis, il doit sûrement tailler une bavette avec une jeune touriste anglaise. On dit qu’elles sont faciles et qu’elles aiment s’amuser. Et lui, il a faim. Il me l’a dit hier quand il m’a attirée dans ses bras. Quand ses doigts ont brûlé la peau de ma gorge, quand ses paumes ont réchauffé mon cœur au contact de la naissance de mes seins. Quand, docile, tourmentée mais acceptante, je l’ai laissé aller plus loin. Et faire de moi, encore une fois, sa sœur impudique, perverse et esclave de ses pulsions demi-incestueuses. Je suis à sa merci et je ne peux lui dire non. Je ne suis pas malheureuse, je l’aime. Alors, quand il décide de s’envoyer en l’air avec ces filles, je ne suis pas jalouse. Je l’aime. C’est mon frère de demi-sang et c’est mon rein gauche qui le fait vivre.

-       Elise, voici Hilary. Elle est en vacances avec son frère aussi.
-       Enchantée !
-       On se disait qu’on pourrait se retrouver ce soir pour aller manger. Qu’en dis-tu ?

Il plonge son regard et sonde mon humeur. Il le sait, il en a besoin, il veut connaître mes pensées et n’arrêtera jamais de me fouiller. Du coup, l’idée d’éviter une nouvelle soirée avec Louis, seule, après hier, me soulageait. Alors, l’allure enjouée et débile de sa nouvelle prochaine conquête m’importait peu.

-       D’accord !

J’ai laissé Louis avec Miss ‘Je respire le sexe’ pour boire la tasse dans les rues de Rome, y acheter quelques souvenirs parlant italien, manger une glace affreusement calorique sur la Piazza Navona, regarder les touristes passer. Sentir les arômes laissés par les coulées de glace oubliées sur mes genoux. Sentir la moiteur de cet après-midi de juillet glisser entre mes cuisses, ma nuque et mettre mal à l’aise mes aisselles. Laisser le soleil faire son œuvre, embellissant mes épaules.

-       Je m’appelle Gianni et vous ?

« Oh ! Non ! Encore un des ces mâles que la chaleur a mis en rut ! » se dit-elle.

-       Bonjour ! Désolée mais j’aimerais rester seule.

M’attendant à une réplique cinglante et machiste, je fus surprise en entendant :

-       Je comprends. J’aurais d’ailleurs dû y penser. Au revoir !

Je restai choquée, interloquée, dépitée. Il s’éloignait déjà, la démarche comme résignée. Et ce qui m’étonne encore plus, c’est qu’il n’avait même pas, comme d’habitude, ils font, abordé d’autres jeunes femmes esseulées, liseuses, pensives ou grignoteuses.

J’avais longtemps hésité entre un jean et une jupe couleur de mangue mûre. Mais je pense avoir fait le bon choix quand le portier de l’hôtel a laissé glisser une fraction de seconde, un sourire sur mes jambes légèrement empruntes de mélanine.

Dehors, l’air du soir me laisse respirer les effluves des restaurants à touristes. Je ferme les yeux un moment et savoure mes dernières minutes de tranquillité avec moi. Louis ne va pas tarder à descendre, parfumé et irrésistible.

-       Bonjour Elise !

Je me retourne et me retrouve nez à nez avec cet étranger, à nouveau !

-       Mais… !
-       Il faut que vous veniez avec moi. Vous pourriez me faire confiance ?
-       Mais … ! … !

« C’est vraiment bizarre, un satyre ?, un voleur de jupes mangue mûre ? ». Elise se questionne.

-       J’attends mon frère. Mais que me voulez-vous enfin ? Pourquoi vous me suivez ? Pourquoi je vous ferais confiance ?
-       Votre frère ne doit pas savoir, il n’est pas bon pour vous. Et vous le savez ! Venez avec moi ! J’ai un message de votre père.
-       Quoi ?! Mais !!

Là, j’avoue, je flippe. Ville étrangère, obsession d’un frère, curiosité maladive.

-       Bien ! Je viens avec vous !

Je suis Gianni, le cœur aux tempes, l’erreur dans l’estomac. En silence, ils marchent, s’engouffrent dans de petits passages. En silence, alors qu’il faudrait dire…

Arrivés devant une porte, Gianni sort un trousseau, insère le morceau de métal mémoire et ouvre. Latino-galant, il m’invite à entrer et me succède. Une pièce blanche de la grandeur d’une salle de bal des temps passés. Une porte dans le fond. Il ne manque plus que le lapin blanc d’Alice, me dis-je. Je suis Gianni et entre dans la deuxième pièce. Un boudoir, des coussins, une petite commode, un comptoir, des croquis de bijoux tapissent les murs. Splendide, intime, luxuriant. Gianni se dirige vers le comptoir, passe derrière et m’invite à m’avancer. Il me présente un coffret de bois noir.

-       Elle vous revient.
-       Qu’est-ce que …

J’avais ouvert. Et mes yeux aussi d’ailleurs. Tout grand ! Sous mes doigts, l’objet que je pensais être l’aiguille introuvable dans la botte de l’Europe, sous mes doigts. Je touchais la bague et elle était pour moi.

-       Mais comment savez-vous ?
-       C’était prévu. Vous alliez venir. Votre père me l’avait dit.
-       Mon père ? Mais je ne le connais même pas.
-       Lui, si. Mais de loin, c’était son choix.
-       Il avait pris la bague. C’était lui ?
-       Oui.
-       Mais pourquoi ?
-       Il vous a laissé une lettre.

A 300 mètres d’altitude, je repousse la main de Louis, l’empêche de me prendre le genou et de remonter intimement. Je le repousse. Pour la première fois. Je sais que c’était mon dernier voyage avec lui.

A Marseille, je pourrai lui expliquer que je fais mes bagages pour emménager définitivement à Rome, pour m’éloigner de lui, pour retrouver un étranger, pour porter la bague ancestrale et l’empêcher, lui, Louis, de me rendre mal.

Lettre à mes objets perdus


Lettre à toi, jolie jupe blanche !

Toi qui me faisais la silhouette légère et frivole, je te cherche encore, mais je ne sais plus où.
T’oublier, je n’y arrive pas…
Tu étais de ces jupes légères qui me ravissent. Ton tissu immaculé et fluide me permettait tout. Tout t’allait…
Que le matin était facile avec toi, à mes côtés. Un rien t’habillait. Virevoltante sur mes jambes, dévoilant un genou parfois.
Il suffisait que je t’enfile pour me sentir belle, même irrésistible.
Un vrai fourreau…
Songe d’été ou de petite fille…

Tu me manques et tu me rends dingue. L’ignorance de ta présence me tourmente au plus haut des points. Tu ne peux pas me fuir.
Pas moi.
Je suis moche sans toi.
Mes petits hauts se languissent. Ils te veulent et moi, je n’arrive plus à les marier. Aucune de tes rivales n’est encore à la hauteur de ta classe.
J’ai pourtant chiné, retourné, pisté tout Bruxelles pour trouver celle qui te détrônerait. Pour trouver celle qui m’aiderait à … te mettre au placard de mes souvenirs.
En vain… Peine perdue… Je désespère.
Tu t’es évanouie dans la nature. Et je me sens sotte de t’avoir laissé t’égarer.
Comment as-tu pu échapper à ma vigilance ?
As-tu profité d’un instant de lâcher prise ?
Voulais-tu partager ton pouvoir d’épanouir avec d’autres pauvres silhouettes en détresse ?
Serais-tu la mère Térésa des jupes d’été ?
Ou bien, voulais-tu plutôt faire les quatre cents coups ?
Aller de fesses en fesses et me lancer le vent de ton infidélité à la gueule ?
Ou encore… pensais-tu avoir assez vu mon cul, subi sa pression et supporté les taches attirées par ta blanche virginité ?
Et te serais-tu reconvertie alors en drapeau de paix ?
En berne sur le pavillon de Médecins Sans Frontières de je ne sais quel pays où le sable imprègne tes fibres ?

Mes jambes t’ont servi d’entraînement. Mais je suppose que tu trouves ça plus vivifiant, plus noble de te faire fouetter par les embruns d’un désert stérile!
Je te trouve bien ingrate.
Je t’ai donné ta chance. J’ai hésité avec la même en orange. Je t’ai pourtant élue, toi, la blanche, lumineuse, pure et permissive. Je t’imaginais encore dans bien des scénarios, centre de mon attention. Toujours ravie de te redécouvrir à chaque printemps.

Mais … tout s’éclaire.

Tu es partie … Tu es partie avant que je ne te jette ou te mette sur une voie de garage.
Tu es partie…
Comme Marilyn, comme Dalida, comme Jim…
Juste à l’apogée…
Pour éviter la mise à l’écart…
Non… Je ne te trouve plus ingrate, je te comprends. Si bien…